Didier ANZIEU


Didier ANZIEU
1923-1999

Né à Melun dans une famille catholique, de classe moyenne et provinciale, Anzieu subit dans un premier temps l'influence de l'existentialisme chrétien au contact de son professeur de philosophie, Z. Tourneur, éditeur des Pensées de Pascal. Après avoir intégré l'Ecole Normale Supérieure et obtenu l'agrégation de philosophie, il s'oriente vers la psychologie et obtient une licence à l'Institut de Psychologie. Assistant de D. Lagache à partir de 1952, il rédige une thèse sur L'autoanalyse de Freud (1959) et entame une analyse didactique avec J. Lacan avant de s'en éloigner.

Professeur à Strasbourg puis à Nanterre, il milite - avec succès - aux côtés de J. Favez-Boutonnier en faveur de l'insertion de la branche clinique au sein des études de psychologie.

Considéré comme un freudien orthodoxe mais ouvert, Anzieu s'intéresse aux méthodes projectives, il utilise le psychodrame et la thérapie de groupe dans un cadre pratique et produit quelques études psychanalytiques d'oeuvres littéraires (Beckett et le psychanalyste, 1992). Ses recherches les plus célèbres aboutissent à la formulation d'une théorie du Moi-Peau, qui établir un système de correspondance entre les fonctions du Moi et celles de la peau.

Le Moi-Peau

Didier Anzieu a étudié les contenants psychiques à travers notre principale enveloppe, la peau. Il définit le Moi-Peau par : 'une figuration dont le Moi de l'enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps. Cela correspond au moment où le Moi psychique se différencie du Moi corporel sur le plan opératif et reste confondu avec lui sur le plan figuratif.'

La peau n'est pas seulement une enveloppe physiologique, elle a une fonction psychologique : elle permet de contenir, de délimiter, de mettre en contact, d'inscrire, et garde un rôle déterminant dans la relation à l'autre. Didier Anzieu donne en exemple les contacts physiques entre la mère et son bébé qui prennent une importance primordiale dans le développement psychique de l'individu. Trop proches, trop éloignés ou discordants, ils laisseront une trace dans le sujet qui conditionnera en partie son rapport au monde. Le point de vue d'Anzieu s'organise donc autour du primat de la sensation. Il décrit ce concept par certaines pathologies, dont le masochisme. Il évoque les patients présentant soit des comportements sexuels masochiques, soit une fixation partielle à une position masochique perverse. Pour Anzieu, ces patients ont présenté dans leur petite enfance un épisode d'atteinte physique réelle de leur peau : 'le fantasme originaire de masochisme est constitué par la représentation : 1) qu'une même peau neuve appartient à l'enfant et à sa mère, peau figurative de leur union symbiotique, et 2) que le processus de défusion et d'accès à l'enfant à l'autonomie entraîne une rupture et une déchirure de cette peau commune'.

Ainsi pour Anzieu, le moi peau s'étaye sur les diverses fonctions de la peau. Il en distingue huit parmi lesquelles :
La fonction sac, qui contient et retient le bon et le plein des soins maternels
La fonction de marquage de la limite entre dedans et dehors
La fonction de protection des pénétrations, de l'avidité et des agressions de l'autre
La fonction de lieu primaire de communication et surface d'inscription des traces laissées par les premières relations signifiantes.

C'est la peau fantasmatique commune de la mère et de l'enfant qui les tient attachés et préfigure leur future séparation ; il y a là une dépendance symbiotique mutuelle. Puis s'effacera cette peau commune dans une épreuve nécessitant une double intériorisation, celle de l'interface qui devient enveloppe pour les contenus mentaux, et celle de l'entourage maternant qui donne jour à des pensées, des affects et des fantasmes.

Ceci implique par la suite un double interdit du toucher. L'interdit primaire impose une existence séparée et s'oppose au retour dans le sein maternel, l?interdit'; return true;" onmouseout="window.status=''; return true;">l?interdit?;>l'interdit secondaire s'applique à la pulsion d'emprise, comme nous ne pouvons toucher à tout, il faut attendre et demander avant de toucher ; c'est l'avènement de la demande de l'enfant et de la maîtrise du langage.

Anzieu décrit également les différents paliers par lesquels nous passons pour accéder à l'autonomie du Moi : l'enveloppe utérine, l'enveloppe maternante, l'enveloppe habitat, l'enveloppe narcissique, l'enveloppe individualisante imaginaire, l'enveloppe transitionnelle et l'enveloppe 'tutélaire' (qui est l'acquisition du sentiment de continuité de soi). Anzieu précise tout de même que cette autonomie du Moi n'est jamais complète ni définitive.

Le groupe et l'inconscient

- La notion d'illusion groupale : sentiment de folie que les groupes en général éprouvent à un certain moment, sentiement d'être dans un groupe bon, uni, dans lequel il est agréable de vivre. Le groupe est érigé en objet libidinal, c'est un objet-groupe, un Moi-idéal dont l'appareil psychique est participant. Cet objet est massivement investi. C'est un éprouvé par des membres d'un groupe ou d'une famille qui a comme fonction de maintenir les liens forts du groupe.

Didier Anzieu conteste le recours au mythe familial car pour lui c'est une illusion. Cette illusion groupale pourrait provenir du groupe lui-même qui fabrique cette illusion et qui est un lieu de rêve.

Didier Anzieu décrit 5 organisateurs psychiques inconscients du groupe :

- Le fantasme individuel : il part de l'idée qu'un fantasme individuel est capable de capturer l'intérêt de tous les membres du groupe et provoquer chez eux une résonance fantasmatique (ex, les événements de 68 : explosion fantasmatique au niveau des groupes).

- L'imago : souvent, il s'agit de l'imago maternel, paternel ou de parents combinés. Dans le fonctionnement du groupe, il apparaît, à un moment donné, un imago structurant qui permet au groupe de sortir de l'indifférenciation groupale.

- Les fantasmes originaires : ils peuvent tourner autour du leader. Dans la relation mère-enfant, l'enfant commence à sentir ce lien séparateur ce qui va entraîner le complexe d'Oedipe.

- Le complexe d'Oedipe : mise en place des identités sexuelles de chacun des membres participants.

- L'imago du corps propre et de l'enveloppe de l'appareil psychique groupal : la différenciation permet au groupe de retrouver une enveloppe, un corps, des limites à l'intérieur duquel il peut fonctionner sans excitation.

Pour Didier Anzieu, cette métaphore corporelle est un pseudo-organisateur, elle répond à un fantasme d'amour symbiotique entre les membres composant le groupe dans une matrice maternelle primitive. Pour lui, elle est plus qu'indispensable au fonctionnement du groupe, elle constitue son intégrité, sa continuité, elle permet les échanges avec l'extérieur. Cette notion, d'enveloppe familiale est une représentation de chaque membre de la famille. Dans une perspective psychosociale, elle serait le chef, l'idéologie, l'utopie. Ce sont ses représentations qui vont donner les contours du groupe. Dans une perspective psychanalytique, elle serait un des sous-systèmes de l'appareil psychique individuel, devenu commun à la majorité des membres.

Pour Didier Anzieu, l'appareil psychique groupal fonctionne sous 3 principes :

- L'indifférenciation de l'individu au groupe, qui renvoie à l'hypothèse d'une groupalité psychique chez l'individu. "Le groupe engendre l'individu qui engendre le groupe", processus circulaire.

- L'autosuffisance du groupe par rapport à la réalité psychique et sociale. Le complexe d'Oedipe permettrait le déplacement d'un fonctionnement autosuffisant en mettant en ordre des rapports d'amour et de haine, et entre les sexes et les générations. A l'origine, ces rapports sont confondus, il y a déni des conflits, de la différence des sexes et des générations, de la réalité, de la mort, de toute règle.

- La délimitation entre un dedans et un dehors du groupe, elle renvoie à l'enveloppe du groupe, la contenance. Un groupe éclaté ne peut se prétendre à avoir un dedans et un dehors.

Didier Anzieu prolonge Freud et Bion sur la notion d'interaction permanente entre l'inconscient individuel, la résonance fantasmatique groupale et le niveau de représentation collective ou sociale.
A partir des expériences de mai 68, des représentations culturelles collectives peuvent avoir des résonances fantasmatiques importantes.
Les représentations sociales peuvent à un moment faire obstacle aux représentations fantasmatiques d'un individu.

Bibliographie

ANZIEU D, Le Moi-Peau, Paris, Dunod, 1985
ANZIEU D, Le penser - Du Moi-peau au Moi-pensant, Paris, Dunod, 1994
ANZIEU D et al, Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, 1987
ANZIEU D, HAAG G, TISSERON S, LAVALLEE G, BOUBLI M, LASSEGUE J, Les contenants de pensée, Paris, Dunod, 1993
BION W-R (1962), Aux sources de l'expérience, Paris, PUF, 1979
DOLTO F, L'image inconsciente du corps, Paris, Seuil, 1984
DE MIJOLLA A et al (1996), Psychanalyse, Paris, PUF, 1997
KAES R, Les théories psychanalytiques du groupe, coll. Que sais-je ?, n°3458, Paris, PUF, 1999
MAHLER M et al, La naissance psychologique de l'être humain, Paris, Payot, 1980
MARCELLI D (1982), Enfance et psychopathologie, Paris, Masson, 1996
MELTZER D et al, Explorations dans le monde de l'autisme, 1975
MILLER A, Notre corps ne ment jamais, Flammarion, 2004
MONTAGU A, La peau et le toucher - un premier langage, Paris, Seuil, 1971
WINNICOTT D-W, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1958
WINNICOTT D-W, Processus de maturation chez l'enfant - développement affectif et environnement, Paris, Payot, 1962
WINNICOTT D-W, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971

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